vendredi 4 janvier 2013

LA PERVERSION DU RAPPORT AU TEMPS OU «CHRONITE»

Relisant mes bonnes vieilles notes de cours, je suis tombé sur un texte de Jean-François Malherbe et je ne peux et ne veux m'empêcher de le partager en ces temps où l'économie règne sur notre monde; je cite donc une partie de "textes à discuter" du cours Religion Éthique Spiritualité de l'automne FaTEP Université de Sherbrooke, 2006.

Bonne réflexion!


La doctrine du libéralisme économique prônant la libre entreprise, la libre concurrence et le libre jeu des initiatives individuelles s’abrite, on l’a vu, derrière l’illusion que «l’argent travaille», idéologie qui joue à l’égard de cette doctrine le rôle d’un mythe fondateur. Mais il est un autre mythe fondateur du libéralisme économique: que, selon la redoutable formule attribuée à Benjamin Franklin,  «le temps, c’est de l’argent»!
On retrouve ici, sous un autre aspect, la question du prêt à intérêt. En effet, si «le temps, c’est de l’argent», c’est certes parce qu’il nous est possible d’échanger notre temps de travail contre de l’argent mais aussi parce que le temps qui passe permet au capital de «fructifier» c’est-à-dire de «rapporter de l’intérêt». Nous savons maintenant que cette façon de raconter l’histoire n’est pas la seule possible. Aristote, Épicure et Marx ont contribué à construire un autre récit – et, par conséquent, une autre intelligibilité - : «les humains conjurent leur peur de la mort en tentant d’accumuler des richesses qu’ils volent à ceux qui les produisent». Le mythe selon lequel «le temps, c’est de l’argent» confirme cependant à sa manière le second récit puisqu’il fait également apparaître que, si «le temps, c’est de l’argent», c’est parce qu’il faut du temps pour «produire de la plus-value» et finalement pour «spolier le surtravail». Bref, l’affirmation que «le temps, c’est de l’argent» a pour corrélat critique l’affirmation que «le temps, c’est du surtravail».
Mais quelle est la conception du temps qui permet de telles affirmations? Pour tenter d’élucider la question du temps, je vais emprunter, une fois encore le chemin détourné de l’étymologie. De quels mots les anciens Grecs disposaient-ils pour signifier le temps? Le mot «chronos» vient immédiatement à l’esprit, certes. Mais il en est d’autres, plus ou moins inconnus. Les dictionnaires m’en ont proposé quatre en tout. Les voici: chronos, kairos, schôlè et diatribè. Ces mots signifient tous le temps. Chacun en souligne toutefois une texture particulière.
Chronos, le plus connu, renvoie au temps mesuré, au temps mesurable, au temps de la science et de la technique, au temps des «chronomètres», des horloges, des calendriers, des rendez-vous, des synchronisations et aussi au temps des intérêts bancaires. C’est le temps qui a permis d’envoyer des humains sur la lune. C’est le temps des programmations artistiques et de la gestion par objectifs. Bref, c’est le temps calculable, fractionnable, comptable. C’est la succession sans liens de moment égaux.
Kairos dénote une autre texture du temps, plus qualitative que quantitative. L’expression désigne le temps favorable à une action particulière: le temps des semailles, le temps de la récolte; le temps de féconder, le temps de porter, le temps de délivrer; le temps de travailler, le temps de se restaurer, le temps de se reposer. C’est le temps opportun. Le temps de se taire et le temps de parler. Le temps de recevoir et le temps de donner. Bref, c’est le temps de l’initiative risquée que l’on a de bonnes raisons d’espérer heureuse.
Schôlè, dont la plupart des langues européennes ont tiré «école» (school, scuola, escuela, Schule…) signifie pour les anciens Grecs un temps de «loisirs». C’est le temps de ne rien faire, c’est le temps d’être. C’est le temps de méditer, de laisser monter en nous ce qui était resté caché, secret. C’est le temps de la vérité vécue. C’est le temps de la disponibilité, de l’accueil de l’inattendu, du surprenant. Le mot latin correspondant est otium. Au Moyen Âge, on parlait de l’otium monasticum pour désigner ce temps pendant lequel les moines s’abandonnaient à la méditation. Le contraire d’otium, c’est negotium qui désigne le négoce. Le négociant est quelqu’un qui n’a pas de loisirs. Aujourd’hui encore, en grec, un «homme d’affaire» se dit ascholos: quelqu’un qui est privé de loisirs, quelqu’un pour qui «le temps, c’est de l’argent».
Diatribè se compose de la racine –trib- qui renvoie à l’«usure» (au sens mécanique du terme) et du préfixe «dia-» qui connote une nuance d’intégralité. La diatribè, c’est, pour un tapis, l’usure «à la corde». Il faut du temps pour user un tapis, pas à pas. Il faut du temps pour que le torrent transforme la roche en galet, goutte à goutte. Il faut du temps pour que peu à peu le pommier s’incline sous le vent. Le mot «diatribe» a été conservé en français et désigne «une critique amère, violente et, le plus souvent, injurieuse». Autrement dit: une «guerre d’usure». C’est le temps de l’entropie qui sculpte notre univers. C’est le temps du vieillissement. C’est le temps du travail de la mort dans la vie et de la vie dans la mort.
Évidemment, ces quatre textures du temps sont très différentes les unes des autres. Elles entretiennent néanmoins des rapports très étroits. L’usure peut se mesurer en années ou en milliers d’années. Il est des temps favorables à la programmation et d’autres à la méditation. Méditer prend du temps. Mais ce que fait apparaître leur diversité, c’est que l’une d’entre elles seulement peut avoir un lien avec l’argent: le temps «chronique». Les autres textures du temps ne se prêtent pas au calcul bancaire. Certes, on pourra dire que «méditer coûte cher» pour signifier que la méditation est du temps perdu pour l’accumulation du capital; mais cela signifie en vérité que la méditation échappe à l’argent. Certes, on tente de nous persuader d’utiliser nos temps libres à consommer des «loisirs», c’est-à-dire des biens et des services dont le commerce rapporte de l’argent. Mais précisément, ces loisirs lorsqu’ils sont mis en marché excluent presque toujours toute possibilité de devenir soi. Le «marketing» n’est-il pas destiné à nous faire acheter la même chose que tout le monde en nous faisant croire que nous sommes uniques… Et si le kairos comporte un risque, ce n’est pas un risque calculable, assurable, dont nous pourrions être protégés par le versement d’une prime. Il n’y a pas d’assurance qui puisse nous mettre à l’abri d’une déclaration d’amour mal venue ni du résultat éventuellement catastrophique d’élections que nous avions pourtant cru déclencher «au bon moment».
C’est dire que le dogme libéral selon lequel «le temps, c’est de l’argent» opère dans la texture du temps une excision radicale qui détache le temps comptable des autres formes du temps qu’il déclare «nulles et non avenues», «inutiles», voire «nuisibles». Mais cette coupure, qui isole le temps chronique de ses congénères, en fait un temps «diabolique». La rupture des liens qui attachaient le temps chronique aux temps «kairique», «scolaire» et «diatribique», à l’occasion favorable, à la méditation et à l’usure, le transforme en instrument de violence diabolique. Désormais, le déroulement du temps chronique servira d’argument pour augmenter les cadences de production, réduire les temps «morts», déjouer l’usure des outils de travail, favoriser la rivalité des concurrents, etc.
Notre culture est malade du temps, elle souffre de «chronite». Cela signifie qu’elle accorde un privilège indu au «chronos» et, du même coup, ne discerne plus les moments favorables au devenir-soi (kairos), se prive des ressources vivifiantes de la méditation (schôlè) et se voile son propre rapport à la mort (diatribè). Voilà pourquoi et comment l’individu contemporain se trouve solidement entravé lorsqu’il tente d’agir en «sujet économique» véritable: l’accès au temps de la méditation, qui lui apporterait la lucidité nécessaire à une action libre et rationnelle, lui est systématiquement volé.


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