lundi 28 mai 2012

CADRE CONCEPTUEL ÉTHIQUE APPLIQUÉE (CONSOLIDATION)



Avant de commencer, il est bon de se rappeler que par ses référents écologiques, matériels et physiques, historiques, culturels, psychosociaux, chaque être humain est unique[1]. La façon de percevoir un contexte variera d'un individu à l'autre. Il en est de même pour définir l'éthique et l'éthique appliquée. C'est pourquoi il y a tant de définitions différentes pour l'éthique appliquée. Bien sûr, notre conception est subjective. Cependant, la réflexion, le dialogue et la fréquentation de différents auteurs nous orientent vers une présentation d'une conception qui tend à être universelle, c'est-à-dire où la majorité peut s'y reconnaître et s'y sentir à l'aise.

Afin de situer le lecteur, il nous apparaît important de situer notre conception de l'Éthique. Nous la voyons se séparant en deux branches distinctes soit : l'éthique et l'éthique appliquée. Tout d'abord, nous présenterons nos deux définitions et nous pourrons alors exprimer en quoi notre conception, en ces deux définitions, semble rejoindre celle d'Aristote et de Paul Ricœur.

Éthique : Au cœur du désir inconscient de la personne et ontologique à elle, elle est la propension à désirer la vie bonne et à rechercher le Bien. Elle est perçue, dans la personne, sous les formes d'invitations, d'aspirations, d'intuitions, souvent en la médiation des relations intersubjectives à laquelle elle participe, vers la réalisation de l'Humanité.

Éthique appliquée  : En rapport à une situation donnant lieu à un malaise, le travail que je consens à faire avec d'autres dans le monde, par le dialogue, afin de discerner et décider les actions en créant une ouverture au partage de sens pour toutes les personnes impliquées par ces actions.

Paul Ricœur, dans son essai "De la morale à l'éthique et aux éthiques"[2], en voulant situer l'éthique par rapport à la morale dira : « Je vois alors le concept d'éthique se briser en deux, une branche désignant quelque chose comme l'amont des normes – je parlerai alors d'éthique antérieure -, et l'autre branche désignant quelque chose comme l'aval des normes – et je parlerai alors d'éthique postérieure […] L'éthique antérieure pointant vers l'enracinement des normes dans la vie et le désir, l'éthique postérieure visant à insérer les normes dans des situations concrètes »[3].

Cette distinction nous semble importante, car, lors d'un discernement relativement à une recherche de la "vie bonne" dans les situations concrètes de l'existence, souvent, nous distinguons aisément un écart entre le désir et l'action, entre les valeurs affichées et les valeurs pratiquées. Au cœur de cette distinction se révèle la motivation, élément essentiel, dans cet entre-deux, lieu de la décision que nous situons dans l'axe de l'intersubjectivité.

Dans "l'Éthique à Nicomaque", Aristote en fait l'analogie avec des joueurs de cithare en distinguant un joueur de cithare et un bon joueur de cithare, bien que les deux aient la même disposition au départ. Il parlera alors de l'homme vertueux qui décidera et se mettra en action de réaliser d'être un bon joueur de cithare. Il dira « le bien pour l’homme consiste dans une activité de l’âme en accord avec la vertu et, au cas de pluralité de vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite d’entre elles »[4].

Par ailleurs, Ricœur semble reprendre cette façon de voir en écrivant :
« La tâche d'être homme déborde et enveloppe toutes les tâches partielles qui assignent une visée de bonté à chaque pratique. Quant au dénombrement de ces excellences de l'action que sont les vertus, il ne doit pas barrer l'horizon de la méditation et de la réflexion. Chacune de ces excellences découpe sa visée du bien sur le fond d'une visée ouverte magnifiquement désignée par l'expression de la vie bonne ou mieux du vivre bien; cet horizon ouvert est peuplé par nos projets de vie, nos anticipations de bonheur, nos utopies, bref par toutes les figures mobiles de ce que nous tiendrons pour les signes d'une vie accomplie »"[5].

De même, nous trouvons chez Aristote une certaine adéquation dans la visée de l'action que nous proposons dans nos définitions; l'éthique appliquée, n'a de raison, d'être, que pour réaliser des actions qui ont pour but le désir de l'éthique (éthique antérieure ou fondamentale de Ricœur) : la réalisation de l'humanité.

« Si donc il y a, de nos activités, quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle [...], il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien. [...]  S’il en est ainsi, nous devons essayer d’embrasser, tout au moins dans ses grandes lignes, la nature du Souverain Bien, et de dire de quelle science particulière ou de quelle potentialité il relève [...] Or une telle science est manifestement la Politique car c’est elle qui dispose quelles sont parmi les sciences celles qui sont nécessaires dans les cités [...] la fin de cette science englobera les fins des autres sciences ; d’où il résulte que la fin de la Politique sera le bien proprement humain »[6].

Nous terminons ce point en mettant en lumière que, selon notre conception, l'éthique ne peut exister sans l'éthique appliquée et vice-versa. De plus, pour nous, il se révèle essentiel, de les distinguer afin, comme c'est souvent le cas, de ne pas donner de prise à l'ambigüité. Nous trouvons chez Ricœur une façon de le dire manifestement plus précise que nous serions à même de le faire :

« La seule façon de prendre possession de l'antérieur des normes que vise l'éthique antérieure, c'est d'en faire paraître les contenus au plan de la sagesse pratique, qui n'est autre que l'éthique postérieure. Ainsi serait justifié l'emploi d'un seul terme – éthique – pour désigner l'amont et l'aval des normes. Ce ne serait donc pas un hasard que nous désignons par éthique tantôt quelque chose comme une métamorale, une réflexion de second degré sur les normes, et, d'autre part, des dispositifs pratiques invitant à mettre le mot éthique au pluriel et à accompagner le terme d'un complément comme quand nous parlons d'éthique médicale, d'éthique juridique, d'éthique des affaires, etc. L'étonnant en effet est que cet usage parfois abusif et purement rhétorique du terme éthique pour désigner des éthiques régionales, ne réussit pas à abolir le sens noble du terme, réservé pour ce qu'on pourrait appeler les éthiques fondamentales telles L'Éthique à Nicomaque ou l'Éthique à Spinoza »[7].


[1] Voir à cet effet Mucchielli Alex, "L'identité en sciences humaines", dans "L'identité", Que sais-je? PUF, 1986, 123 pages, p 5-39; p 12‑29
[2] Ricœur, Paul, "De la morale à l'éthique et aux éthiques", dans "Le Juste 2", Édition Esprit, Paris, 2001, 297 pages, p 55-68.
[3] Ricœur, Paul, "De la morale à l'éthique et aux éthiques", dans "Le Juste 2", Édition Esprit, Paris, 2001, 297 pages, p 55-68, p 56
[5] Ricœur, Paul, "De la morale à l'éthique et aux éthiques", dans "Le Juste 2", Édition Esprit, Paris, 2001, 297 pages, p 55-68, p 60
[7] Ricœur, Paul, "De la morale à l'éthique et aux éthiques", dans "Le Juste 2", Édition Esprit, Paris, 2001, 297 pages, p 55-68, p 56


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