lundi 28 mai 2012

ÉTHIQUE APPLIQUÉE


Notre conception de l'éthique appliquée, au cours des années au diplôme, s'est passablement modifiée, tout en conservant les mêmes valeurs dans sa portée.

Nous avons d'abord très longtemps conservé la définition suivante de Jean-François Malherbe (D‑1) : « Le travail que je consens à faire avec d'autres dans le monde pour réduire, autant que faire se peut, l'inévitable écart entre nos valeurs affichées et nos valeurs pratiquées. » Cependant, voilà quelque temps, nous avons remarqué une limite importante celle qui, selon cette définition, accordait une valeur éthique aux terroristes qui ont lancé leurs avions sur le World Trade Center. En effet, dans cet exemple, il n'y a assurément aucun écart entre leurs valeurs affichées et leurs valeurs pratiquées.

Nous avons alors modifié cette définition, quelque peu, en la précisant et en refermant la possibilité de la limite que nous y avions perçue. Comme finalité à notre définition, nous avons emprunté les finalités de la "matrice de l'autonomie" de Jean-François Malherbe[1] (D‑2) : « En rapport à une situation donnant lieu à un malaise, le travail que je consens à faire avec d'autres dans le monde, par le dialogue, afin de discerner et décider les actions conduisant à privilégier la solidarité, la dignité et la liberté de toutes les personnes impliquées par ces actions » .

Nous avons voulu, ensuite, lui donner un sens plus large dans sa finitude tout en y appuyant l'importance du dialogue :((D‑3) : « En rapport à une situation donnant lieu à un malaise, le travail que je consens à faire avec d'autres dans le monde, par le dialogue, afin de discerner et décider les actions en créant une ouverture au partage de sens pour toutes les personnes impliquées par ces actions ».

Nous reprenons, ici, notre définition de l'Éthique appliquée; nous la disséquerons ensuite : « En rapport à une situation donnant lieu à un malaise, le travail que je consens à faire avec d'autres dans le monde, par le dialogue, afin de discerner et décider les actions en créant une ouverture au partage de sens pour toutes les personnes impliquées par ces actions ».

"En rapport à une situation donnant lieu à un malaise" : Nous l'avons déjà mentionné, l'éthique est perçue comme un dynamisme, une inclination appelant l'Homme à advenir en tant qu'humain dans son rapport à l'avènement de l'humanité par la propension qui l'habite à viser la "vie bonne" et à rechercher le Bien. Cette invitation de l'éthique se fait ressentir dans tous nos rapports de relation. L'éthique appliquée, comme discours, comme outil et comme moyen, trouve sa place dans des situations particulières, celles donnant lieu à un malaise et qui souvent dans le jargon de la pratique se traduira par le drapeau rouge, qui se lève. Elle est par conséquent une éthique situationnelle[2].
"le travail que je consens à faire" : le sens de "travail", une maïeutique, sens que lui donne Jean-François Malherbe[3], comme celui de la femme en travail, d'un accouchement vers ce qui surgira et nul ne peut savoir, à l'avance, le résultat. Consentir, c'est se reconnaître responsable, engagé, imputable, au vivre-ensemble perturbé par le malaise dans la situation.

"avec d'autres" : le principal fruit collecté au diplôme d'éthique appliquée a été pour nous la prise de conscience de l'importance de la subjectivité. Subjectivité qui, comme des œillères, limite la capacité du sujet à sortir de ses acquis, de ses petites vérités. Par cette contrainte, il nous apparaît que ce champ d'activité ne peut se faire qu'en compagnie d'autres personnes interpellées par la situation de départ, multipliant ainsi le nombre de contextes[4].

"dans le monde" : la situation de départ se situe dans un monde, dans des organisations, dans un vivre-ensemble en lequel le sujet est inséré ainsi que toutes les personnes qui sont impliquées par la situation, possiblement avec des cultures différentes.

"par le dialogue" : que nous définissons ainsi : « Un échange, par le langage, au cœur d'une relation intersubjective, en vue d'une recherche conjointe (co-construction) de sens à partir d'un intérêt commun » Le dialogue est un acte de langage où chacun des allocutaires reconnaît ne posséder aucune vérité, « Pascal est sans doute le premier à concevoir qu'un dialogue est d'autant plus authentique qu'il s'instaure entre deux interlocuteurs dont chacun sait très bien qu'à vouloir l'emporter il est certain de se tromper »[5], laissant libre cours à la Vie, de ce qui adviendra au cœur de cette relation idéalement recherchée dans le mot fondamental "Je-Tu".

« Contrairement à Protagoras qui proclamait que «  l’homme est la mesure de toutes choses » , Socrate vécut en jaugeant toutes choses, y compris lui-même, à la mesure de Dieu. (Brun 1992, p. 21-22). Car cette divinité révèle à l’homme que sa grandeur surpasse sa condition actuelle et que c’est par l’exercice de la raison critique dans la pratique du dialogue qu’il pourra se dépasser et acquérir la sagesse tout en réfutant l’erreur que, nécessairement, comporte tout préjugé. Socrate se fait ainsi témoin singulier de la transcendance au cœur le plus singulier de chacun de ses interlocuteurs. Pour Socrate, la créativité la plus noble résulte du dialogue entre des interlocuteurs attentifs à la voix de leur daimonion. Il souligne ainsi une forme radicale de la disponibilité comme accueil de l’imprévu… »[6].

La qualité du dialogue sera à la mesure de la liberté du sujet dans sa relation à l'autre et dans sa relation à lui-même, de sa capacité à suivre la voie du sens qui s'éveille en lui. Il nous semble essentiel de réaliser que le langage est limité car, qui arrive à pouvoir dire de façon complète tout le senti qu'il ressent et qui arrive à comprendre tout le sens qu'a voulu transmettre le locuteur?

« Immense le risque du langage qui va de l'un à l'autre et qui ne peut qu'être autre dans l'autre.  Étonnant inconfort du langage qui n'est que passage. Non trajet de qui parle à qui écoute, mais transformation de soi. Car quelle parole est la même dans la bouche qui la profère et dans l'oreille qui la recueille? La nature de la parole est de se perdre en route et de n'atteindre sa cible qu'une fois devenue étrangère à sa source malgré la fidélité forcenée à laquelle elle se voue. Oui, malgré l'exactitude (ou la force) à laquelle s'applique celui qui parle et malgré l'attention (ou l'intelligence) de celui qui écoute, le langage appartient d'abord à l'un et ensuite à l'autre. De plus le langage qui parle s'efforce d'être fidèle déjà à l'oreille qui l'attend et le langage entendu tente d'être fidèle encore à la bouche qui l'a proféré. Sans compter que celui qui parle est modifié par ce qu'il dit comme celui qui l'écoute l'est par ce qu'il entend »[7].

Nous inférons donc que le dialogue est triple écoute et simple locution : écoute de ce qui émerge en le sujet au moment où il dit, écoute du locuteur pour essayer de comprendre le sens de ce qui est dit et écoute de ce qui émerge, en lui, en entendant le locuteur. Nous anticipons le dialogue d'être au cœur de l'éthique appliquée, d'en être le creuset en lequel toute relation prend forme, à la frontière entre le désir qui appelle à advenir et la réponse responsable des sujets qui y participent. Il devient, alors, le lieu d'émergence du tissu humain par l'élaboration des conditions du vivre ensemble, dans le contexte des situations auquel il participe.

"afin de discerner et décider les actions" : pour nous, discerner, c'est écouter dans un mode contemplatif, c'est-à-dire une écoute active de tout l'être de la personne afin de percevoir, dans le clair-obscur[8], tout élément qui surgira sans que le raisonnement prenne part à cet exercice. L'artiste qui crée une œuvre est dans ce mode contemplatif. Vous avez peut-être vécu ce genre d'expérience où, devant une situation où vous ne saviez pas quoi faire, vous aviez pris connaissance du contexte, des circonstances entourant la situation, des circonstances subjectives, vous aviez essayiez de comprendre, de raisonner la situation en vue de trouver une solution satisfaisante, rien à faire… Vous avez lâché prise, vous vous êtes abandonnés, vous êtes demeurez en silence… Après un certain temps, un jour peut-être, dans une expression qui vous appartient, "une lumière s'est allumée dans la noirceur", "vous avez eu un éclair de génie", "vous avez eu un flash", etc… Une solution, une compréhension est survenue donnant une réponse à votre problème. Vous ne raisonniez pas, vous étiez, à ce moment à distance des divers éléments du contexte, vous vous trouviez dans cet espace intersubjectif où le "Je-Cela" n'a pas sa place. Pour nous, dialoguer, c'est partager, par le langage, les fruits du discernement et c'est suite à la co-construction du sens par le dialogue, nourri par le discernement, que pourra se décider les actions à entreprendre. En cela nous rejoignons Socrate : « Pour Socrate, la créativité la plus noble résulte du dialogue entre des interlocuteurs attentifs à la voix de leur daimonion. Il souligne ainsi une forme radicale de la disponibilité comme accueil de l’imprévu, attitude qui est tout le contraire de la certitude universelle qu’affichaient les Sophistes »[9].

"en créant une ouverture au partage de sens pour toutes les personnes impliquées par ces actions" : c'est, pour nous, la finalité recherchée, c'est-à-dire, le canevas commun à toute éthique appliquée : avancer vers l'élaboration du tissu humain permettant une harmonie entre le devenir-sujet de toutes les personnes impliquées et le vivre-ensemble collectif.

Pour résumer nous pourrions dire que l'éthique appliquée :

  • est une éthique situationnelle par son ancrage aux situations donnant lieu à des malaises, dans le vivre-ensemble, qui l'interpellent.
  • est une éthique réflexive ayant comme visée un mode de régulation sociale autorégulatrice en lequel sont recherchées les conditions propices à l'adhésion de toutes les personnes impliquées par la décision. Elle est un outil que l’on se donne pour que collectivement nous appuyions le développement des consciences personnelles (devenir-sujet) en vue d’un vivre-ensemble ajusté et harmonisé. « L’autodiscipline consiste alors à choisir librement d’agir en tenant compte des autres, de l’environnement et des rapports de qualité que nous désirons établir. En ce sens, l’éthique s’ouvre directement sur des modes idéaux de vie que nous cherchons à actualiser dans et par nos décisions. »[10].
·       est une éthique pragmatique transcendantale dans la mesure où elle trouve son origine à l'intersection, chez les sujets qui y participent, de l'éthique et de l'éthique appliquée en le dialogue qui les fondent dans la relation "Je-Tu", vers un résultat en lequel chaque personne concernée trouve sens.

  • est une éthique tissulaire régulant les conditions du vivre-ensemble en recherchant à cultiver la solidarité, la dignité et la liberté de toutes personnes en chemin d'humanisation et c'est en ce sens que nous croyons rejoindre la pensée d'André Lacroix et de Jean-François Malherbe :
« C’est en quelque sorte la raison d’être d’une éthique de la citoyenneté ou d’une éthique tissulaire : élaborer les conditions du vivre-ensemble sur la base du respect de la liberté individuelle... II nous faut alors considérer le sujet comme faisant un tout avec l’autre au sein de la communauté… l’éthique appliquée devient ce discours inclusif sur le monde tant recherché »[11].
« Je suivrais également Malherbe pour faire de l’éthique appliquée une pratique éducative, politique et philosophique qui se refuse à penser pour les gens mais propose plutôt de penser avec eux les conditions de leur vivre-ensemble »[12].

Notre conception de l'éthique appliquée devient, alors, celle d'un outil de transformation des organisations et, par le fait même, des sociétés par la délibération au cœur du dialogue entre des personnes vivant un malaise et recherchant un sens commun pour toutes les personnes impliquées par la situation. Elle est, par conséquent, un outil d'humanisation de notre monde.


[1] Vous trouverez, à la page 45, le tableau de la matrice de l'autonomie de Jean-François Malherbe.
[2] Voir à ce propos Lacroix, André, "L'éthique appliqué une nouvelle éthique de société", Ethica Vol. 13 no 1 (2001) 9-34
[3] Malherbe, Jean-François, "Sujet de vie ou objet de soins?" Fides 2007, 471 pages, p19.
[4] Le tissu créé par les liens que fait le "Sujet", par le discernement, entre les valeurs, normes, principes qu'il véhicule intérieurement (circonstances subjectives) et les circonstances entourant une situation
[5] Jacques, Francis, "Entre conflit et dialogue?", Université de Sherbrooke, Cahier de textes ETA 700, automne 2003, 248 p, p19
[6] Malherbe, Jean-François, "Pour une éthique de résistance, éléments d'histoire de la philosophie", Université de Sherbrooke, Documents pour le cours TXM 717, Printemps 2006, Socrate p 10
[7] Grosjean, Jean, "L'ironie christique commentaires de l'Évangile selon Jean", Gallimard, 1999, 271 p., 12
[8] Nous parlons de clair-obscur car il n'est pas facile pour le Sujet de discerner entre un désir et un besoin.
[9] Malherbe, Jean-François, "Pour une éthique de résistance, éléments d'histoire de la philosophie", Université de Sherbrooke, Documents pour le cours TXM 717, Printemps 2006, Socrate p 10
[10] Legault, Georges A, "Professionnalisme et délibération éthique", Pesse de l'Université du Québec, 2003, 290 pages, page 72
[11] Lacroix, André, "L'humain au centre d'une éthique de société" Collections essais et conférences Chaire d'éthique appliquée, Université de Sherbrooke, éditon GGC, 2000, 36 pages, page 29.
[12] Idem, page 31


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